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Par le trou de la feuille (suite)

Rédigé le Lundi 20 Mars 2023 à 04:52 | Lu 28 fois modifié le Lundi 20 Mars 2023

Or, si chaque tour de cette ritournelle peut être entendu comme simple répétition commémorative d’une tentative de retour à l’œuf originaire soufflée de l’extérieur par cette injonction mortifère, je me rends compte que j’ai désiré que l’ovale des formes qui pointent tout de même vers l’extérieur soient, pour Luis, l’ébauche d’un désir de s’extraire de la ronde aliénante jusqu’à trouer cette feuille-coquille d’un geste violent. Cette position de ma part revient, en quelque sorte, à me trouer moi-même symboliquement en tant que thérapeute dans la mesure où je commets une forme d’écart à l’égard de mon idéal professionnel de neutralité. Cet écart se produit certainement sous l’effet d’une violence ressentie qui rend impossible toute forme de complicité à l’égard d’une atteinte à la vie psychique et qui me conduit, dans cette situation, à refuser d’incarner l’appendice du diagnostic ou du Surmoi cruel et sévère capable de soumettre un sujet au-delà de la violence de l’interprétation, à une forme de violence a-subjectale sans médiation, disons justement sans aucun écart. Cet espace intermédiaire vital, ce trou dans la compacité relationnelle, a sans doute été agi par Luis qui va trouer sa feuille, et ce finalement, avec ma complicité contre transférentielle. Ce trou concret se présente certainement comme une image de celui qui manquait dans le discours mortifère pour que Luis articule les signifiants non seulement en son nom, mais aussi avec sa propre voix que l’infirmière trouve toute neuve. La conquête de l’objet externe que j’ai pu repérer, à l’issue des séances, comme étant sa propre voix, d’abord tapie dans l’ombre derrière la feuille, s’est mise à dépendre du désir du thérapeute dévoilant son propre désir et son propre manque quant à l’idéal de sa fonction, ce qui a sans doute pu inaugurer une certaine rivalité avec l’objet possédé jusqu’alors par le canal des hallucinations.
 
Tout sujet ne peut s’exprimer en son nom propre et donner de sa propre voix, c’est-à-dire articuler les signifiants sans les confondre et en y trouvant celui qui le représente, que si un écart, un trou est prévu d’avance comme dans le jeu de pousse-pousse lettre. Un certain écart doit exister en tant qu’espace potentiel nécessaire aux jeux de la symbolisation sous peine d’être incarcéré dans un univers a-subjectal :
 
« A — subjectal pourrait qualifier le sujet lorsque l’écart entre la place occupée et la place représentée est aboli par coïncidence ou clivage empêchant toute reconnaissance d’une position subjective. L’univers a — subjectal est celui d’un espace psychique minimal réifié, objectivé, soumis à une cause unique et tyrannique » (R. Kaes. Le groupe et le sujet du groupe. p.28)
 
Sans ce trou séparateur, le délire intervient comme seul recours pour maintenir l’illusion d’un monde totalitaire et le sujet se voit tenu de s’identifier à cette forme de soudure imaginaire comme pour protéger la dénégation de l’espace nécessaire à l’articulation symbolique. Pour qu’il y ait lien, au plein sens du mot, il convient qu’il y ait écart et les difficultés d’articulations phonétiques et surtout psychiques, du corps morcelé, pétrifié, propre à la structure autiste peuvent trouver sans doute trouver leur sens autour de cette idée de soudure psychique. Le sujet n’inscrit aucune trace sur l’immensité océanique, mais bâtit autour de trous identifiés par leurs bords. Le trou est comme le zéro indispensable à toute énumération qui est à la lettre l’initial de l’origine. Avant de percer sa feuille d’un geste violent, Luis ne cessait de tourner sur lui-même ou fixait des lampes et les tourbillons d’eau dans les toilettes, comme branché sur l’originaire, sur le fourmillement des particules de lumière et de sons.

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